VERSICOLORE

Appropriation du dispositif mobile et de ses interfaces

Mon smartphone, mon amour

Appropriation du dispositif mobile et de ses interfaces

6 minutes

Introduction 1/5

Cette première partie propose une approche théorique qui cherche à comprendre sur quoi se base l’appropriation du smartphone et de ses applications. Pour comprendre l’appropriation de l’objet numérique par les utilisateurs, il faudra prendre en compte des facteurs à la fois psychologiques et sociologiques. Science des comportements et des processus mentaux, la psychologie qui repose sur une méthodologie faisant référence aux comportements humains, trouvera sa place dans ces travaux afin de comprendre l’impact du smartphone et des applications sur les utilisateurs. Par ailleurs, notre appropriation du monde qui nous entoure répond à des schèmes que nous développons dès l’enfance, en ce sens, la psychologie du développement a également une place ici.

La pyramide des désirs - Szapiro 2/5

Selon la pyramide de Szapiro, l’entrée dans les foyers des ordinateurs dès les années 90 ont remis en question la pyramide des besoins de Maslow, qui servait surtout aux marketeux afin de vendre des produits.

« Conséquence : les êtres échangent, se parlent, comparent, créent des communautés… et s’interrogent. [...] Face à l’ouverture mondiale aux multiples expériences de vie, à l’immersion de Facebook dans tous les foyers, comment susciter aujourd’hui l’envie de posséder… ou de louer… ou encore de partager ? La notion même de besoin perd de son sens pour être remplacée, au départ, par celle du désir. » - Szapiro G, 2017

pyramide des désirs de Szapiro

Cette théorie originellement appliquée au e-commerce peut trouver une résonance dans l’utilisation des réseaux sociaux numériques (RSN). En effet, chaque application à caractère social utilise les mêmes leviers pour faire adhérer l'utilisateur. Dans un monde virtuel considéré comme une « construction mentale du sujet immergé physiquement dans des stimulations sensorielles » (Missonier, 2012), l’utilisateur est plongé dans un univers dont les possibilités sont infinies et où tous les désirs ont leur représentation imagée. Pour comprendre comment ces désirs trouvent leur réponse dans la conception des fonctionnalités et des interfaces mobiles, lire Le pouvoir des réseaux sociaux numériques - Partie 1.

Des désirs préexistants - Tisseron 3/5

L'utilisateur trouvera également dans le dispositif numérique une réponse à certains de ses désirs qui ont toujours existés.

1- Avoir conscience de sa propre existence, valoriser son expérience pour se percevoir comme humain. En posant un regard critique sur son expérience dans l’action et sur l’action, il s’agit d’une prise de conscience de notre propre existence.

2- L’inoubliabilité, (dans une idée d’estime et de reconnaissance de moi-même - pyramide de Maslow). Même sans être connecté, le monde est consistant dans le sens où il continue de vivre et d’évoluer même sans ma présence. Ainsi, je peux imaginer qu’un autre être humain pense à moi en ce moment précis. On pourrait également ajouter que l’inoubliabilité s’applique également après un décès, l’utilisateur peut se trouver rassuré d’exister encore sur le web, d’avoir laissé une trace, on peut illustrer cela avec la sortie en 2016 d’un réseau social nommé « Bescrib » et qui propose aux utilisateurs d’archiver les évènements marquants de leur vie, leur profil devenant une sorte de livre d’or après leur décès. Les utilisateurs ont également la possibilité de programmer des messages et vidéos à l'intention des proches pour les adresser post-mortem.

3- La possibilité d’effacement : être libre de pouvoir se cacher mais aussi de se montrer à volonté, choisir ce que l’on montre ou non. L’intimité serait associée à une intention plutôt qu’à des espaces : l’intimité n’aurait plus de barrières physiques.

Les sens proximaux au service de l’appropriation 4/5

Les contraintes liées aux sens proximaux ont été intériorisées par les individus des sociétés occidentales où prévaut la souveraineté de l’oeil (Letonturier, 2016). Dans la hiérarchisation des sens, la vue et l’ouïe ont été depuis Platon et Aristote les formes communicationnelles privilégiées car distantes, préservant ainsi du contact avec autrui là où l’odorat, le goût et le toucher, parce qu’il est imposé pour le premier et sous-entendent une forme de contact pour les deux autres, sont perçus comme pulsionnels, relevant d’une forme d’animalité en raison de leur proximité avec les corps. Pourtant le toucher est dès l’enfance le sens le plus sollicité pour découvrir son environnement (Puget, 1966). Matières, tailles, poids… Tant de données qui permettent à l’enfant d’organiser le réel. Il s’agit là d’un comportement existant dès le plus jeune âge et que l’on pourra transposer par la suite à l’adulte. Dans son utilisation individualisée, le toucher joue un rôle important dans l'appropriation de l'objet numérique et du plaisir que celui-ci apporte à l’utilisateur. Si De Rosnay (1989) percevait la souris comme un élément de plaisir qui intensifiait la relation entre l’usager et la machine, que pourrions nous dire aujourd’hui du tactile qui permet de s’approprier le numérique du bout des doigts, comme le ferait l’enfant face à un nouvel objet ? Le téléphone deviendrait ainsi, selon ce processus mené durant l’enfance et répété dans le futur, un objet précurseur, un objet au contact agréable (Renata Gaddini, 1970).

En ce sens, les échanges entre l’utilisateur et son téléphone proposent ainsi une relation presque intime où le sens du toucher permet de créer un lien étroit entre les deux entités.

Si le toucher lisse d’un écran est le seul moment où un sens proximal est sollicité, il devient également une protection contre l’autre. Le portable répond ainsi aux normes sociales établies en proposant une « médiation culturellement orientée » (Pignier, 2017). Par écrans interposés, nous gardons toujours une distance entre les individus. Une distance régie par des règles de « bonne conduite ».

Les interactions créatrices de lien homme - machine 5/5

Ce lien se fortifie également par les interactions entre le dispositif et l’utilisateur. Les concepteurs du smartphone ont su programmer l’illusion de l’interactivité permettant ainsi à l’utilisateur de voir dans son smartphone un objet sensible avec lequel il peut échanger, dans une relation où chacun s’adapte à l’autre. Une relation solide bien que dissymétrique puisque les deux acteurs ne sont pas de même nature (Pignier, 2017).

À ce sujet, la livraison des objets Apple sans notice explicative invite à renforcer cette découverte mutuelle des corps où l’usager va procéder par des essais intuitifs, où l’objet va réagir par exemple sur l’iPhone ou l’iPad aux moindres sollicitations du doigt. » Pignier.N, 2012. The pleasure of the interaction between the user and the ICT numeric objects